Melchior Mbonimpa a lu pour vous...

Chemins de transhumance, de Jacques Claessens

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J’ai lu pour vous, Chemins de transhumance, de Jacques Claessens


Par Melchior Mbonimpa


Je ne suis pas du tout un fervent lecteur des autobiographies. J’ai commandé celle de Jacques Claessens parce que mon collègue, et néanmoins ami, Fabien Cishahayo, en disait beaucoup de bien et me pressait d’acquérir ce précieux document pour enrichir ma bibliothèque privée. J’ai donc cédé à un chantage amical et, quand j’ai eu le bouquin dans mes mains, je me suis demandé où je trouverais le temps de parcourir en entier cette belle brique de plus de 750 pages.


Je me disais donc que je n’accompagnerais sûrement pas l’auteur dans toutes ses « transhumances », d’autant plus qu’il était pour moi un parfait inconnu. Il m’était toutefois impossible de classer le bouquin dans le rayon de ceux que je garde en réserve pour le temps de la retraite qui, dans mon imagination, sera une fête de la lecture, et peut-être de l’écriture. Il me fallait trouver une ruse pour tromper la vigilance de mon collègue quand il me poserait des questions sur le livre. Je devais lui donner l’impression d’avoir bien lu l’autobiographie de Claessens qu’il m’avait si chaleureusement recommandée. La ruse aurait dû consister à parcourir l’introduction, puis quelques passages pris au hasard dans le corps du sujet, et enfin, la conclusion.


Cette stratégie de lecture inspirée par l’existence paresseuse n’a pas fonctionné. Le temps nous manque rarement quand il s’agit de se faire plaisir. J’avoue tout de même que j’ai lu « en diagonale » le « Tome 1 : Personne ne vient de nulle part », une centaine de pages qui racontent l’enfance belge de l’auteur, en milieu « petit bourgeois ». Mais à partir du Tome 2, je suis devenu incapable de lire du bout des yeux, à saute-mouton, le gigantesque récit de vie que nous livre Claessens. Je me suis embarqué dans le texte, sans espoir de retour, pour une raison limpide : je m’y retrouvais !


Les « Arcanes scolastiques », j’en sais quelque chose ! Même si mon expérience « initiatique » a eu lieu presque trois décennies après celle de l’auteur, même si ma secte était celle des jésuites plutôt que celle des pères blancs, l’essentiel des deux régimes est similaire, à commencer par l’horaire (p.142). J’ai moi aussi bien des souvenir (plus amusants qu’agaçants) des lectures recto tono pendant les repas, de ma difficulté à savourer les Exercices spirituels de Saint Ignace, de l’obligation de tenir un « diaire », du fait que bien des recrues désertaient avant le point d’arrivée (plus de la moitié des condisciples de l’auteur, et plus des deux tiers dans mon cas) etc.


Je m’y retrouve encore plus dans ce qui arrive à Jacques Claessens après sa formation et, n’importe lequel de mes compatriotes d’un certain âge (mon âge ou un peu plus ou un peu moins) s’y retrouverait. Le récit de vie porte sur la rencontre du jeune missionnaire, avec mon peuple. Claessens ne savait pas alors que l’âge d’or de la mission appartenait déjà au passé. Il l’apprendra durement. En lisant la relation de son aventure, on découvre un moment décisif de l’histoire du Burundi, non pas dans sa version officielle nécessairement arrangée, mais à travers les lunettes d’un individu honnête et sérieux qui dit simplement ce qu’il voit autour de lui.


Le moment des indépendances fut-il aussi fabuleux qu’on le dit dans les discours du 2 juillet ? Tandis que le Burundi formait sa caravane dans la transhumance des indépendances, Jacques Claessens était là, cheminant avec les Barundi, à leur rythme… En regardant l’histoire sous l’angle qu’adopte l’œil perçant du jeune missionnaire, on se rend compte qu’il a fallu une immense mystification pour présenter l’indépendance comme un énorme « pas-en-avant ». À vrai dire, aussi bien au niveau du pouvoir politique qu’à celui de la hiérarchie catholique, ce fut l’occasion d’une évidente régression vers l’ « Ancien Testament », vers l’impitoyable domination d’un système de castes caractéristique de l’ère précoloniale. Le moment était déjà lourd de toutes les convulsions d’un peuple voué aux noces de sang pendant tout le premier demi-siècle de l’ère postcoloniale. Mais revenons à ce qui a fait que je n’aie pas réussi à me libérer de cette autobiographie avant de l’avoir traversée.


Je n’ai jamais mis les pieds à Rukago, mais la prochaine fois que j’aurai l’occasion de visiter le Burundi, je ferai un pèlerinage à cette paroisse, parce que j’ai l’impression d’avoir participé à l’épopée vraiment palpitante de Claessens dans cette localité. Une épopée qui occupe plus de 200 pages : le coeur de l’expérience missionnaire de l’auteur. Pendant qu’il construisait l’église de Rukago, un autre de ses confrères construisait celle de ma propre paroisse, très loin dans le sud du pays, à Martyazo, en diocèse de Bururi. Ce diocèse venait d’être fondé par l’évêque qui avait accueilli Claessens au Burundi alors qu’il présidait encore aux destinées du diocèse de Ngozi, tout au nord du pays. C’est Mgr Joseph Martin qui m’a administré la fameuse « gifle » rituelle lors de la confirmation, qui avait lieu juste après la première communion. J’avais probablement huit ans, et je fus parmi ceux qui n’ont pas pleuré à l’approche du grand Blanc, affublé de nombreuses couches de vêtements liturgiques. N’étant pas parmi les premiers sur la liste des petits confirmants, j’avais pu observer que la gifle n’était rien de plus qu’une simulation.


Dans ce livre, en plus de Mgr Martin dont l’action s’étendit autant sur l’ère coloniale que sur l’ère postcoloniale, on voit apparaître l’étonnante première génération des grands prélats qui ont dominé l’histoire du Burundi indépendant, un pays majoritairement catholique : Ntuyahaga, Makarakiza, Bihonda, Kaburungu, Bududira. On sent que de tous ceux-là, seul Makarakiza a été digne de l’estime de Claessens. Et l’estime fut mutuelle puisque Makarakiza confia à Claessens la gestion de l’économat général de Ngozi pour sauver le diocèse de la faillite. Toutefois, quand, après le départ de Makarakiza, Kaburungu, le nouvel évêque de Ngozi, lui retira l’économat général et tenta de lui imposer une nomination humiliante, Claessens choisit de quitter le diocèse, mais il ne fut accueilli par aucun des deux seuls évêques qu’il respectait profondément. Il visita Mgr Makarakiza à Gitega, puis Mgr Martin à Bururi, mais aucun des deux ne prit le risque de le récupérer et de l’employer dans son diocèse. Cette fois, la transhumance consista à mettre la plus grande distance possible entre lui et le Burundi : il s’exila au Canada !

Bien entendu, même son aventure canadienne me rejoint puisque quand le Burundi devint une matrice toxique pour moi comme pour beaucoup d’autres, c’est au Canada que j’ai trouvé refuge. Après maintes tribulations, on a l’impression qu’à Chateaugay, le pasteur pourra de nouveau, comme à Rukago, relever de grands défis au milieu du peuple de Dieu. Mais l’expérience tournera court parce que, comme à Ngozi, l’évêque (ordinaire du lieu) retira sa confiance à ce prêtre anticonformiste qui avait pourtant réussi à bâtir une communauté vivante et vibrante à la paroisse St-Joachim. Il dut recommencer à rêver, mais cette fois, en tant que laïc.

Si vous ne l’avez pas encore deviné, j’ai adoré les transhumances de cet humain parmi les humains, qui sait que la chair a ses raisons que la religion ne connaît pas, et que parfois (pas toujours) on ne peut vaincre la tentation qu’en y cédant. En lisant ce livre, j’ai séjourné avec l’auteur à l’ombre des bananeraies de mon enfance et j’ai parcouru les pistes impraticables qui serpentent dans nos collines. J’ai revu les pères blancs, accoutrés comme des arabes et portant de gros chapelets autour du cou. J’ai même retrouvé le souvenir du Père Bagein qui, dans mon imagination de gamin, n’était pas seulement le plus vieux des pères blancs, mais le plus vieux de tous les humains. Nous n’avions pas encore de paroisse à Martyazo. Je le voyais quand il venait de Makamba pour visiter ma succursale. J’avais peur de lui. On disait qu’il pouvait ordonner à la foudre, aux lions ou aux crocodiles, d’anéantir les mauvais chrétiens coupables d’apostasie ou de laxisme.

Burundais (d’un certain âge) qui lirez cet article, commandez le livre de Claessens et dévorez-le comme moi : vous en sortirez marqués d’une douce nostalgie pour le pays des mille collines. Il ravivera en vous la mémoire d’une époque à jamais révolue.


La couverture du Livre :

PDF - 3.9 Mo